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De la sémantique à la sémiotique
Pour bien comprendre la sémiotique narrative de Greimas, il importe de
rappeler que cette théorie plonge ses racines dans la théorie sémantique de
l'auteur, dont les fondements se donnent à lire dans Sémantique
structurale (Greimas 1966). Ce livre fondamental cherche à poser les
bases scientifiques de la sémantique des mots en particulier et des processus
de signification dans la société et dans la culture en général. Bien que les
ambitions de Sémantique structurale soient essentiellement d'ordre
linguistique, la recherche menée dans ce livre se distingue doublement de la
linguistique telle qu'elle était pratiquée à l'époque par les partisans de la
grammaire transformative-générationnelle de Chomsky. D'abord, parce que
Greimas opte pour une théorie grammaticale dont la portée excède de loin
celle de la seule phrase. De là son intérêt très prononcé pour la manière
dont se crée la cohérence plus large entre phrases et même à l'intérieur d'un
texte complet. Ensuite parce que, à la différence de la plupart des autres
modèles de la grammaire du texte, qui privilégient fortement le critère
syntactique, le point de départ de Greimas est explicitement sémantique.
Greimas refuse d'expliquer la cohérence textuelle à partir de phénomènes
syntactiques de surface (comme par exemple les termes de coréférence ou
encore les pronoms). Il postule par contre que la cohérence textuelle se
fonde, d'une part, sur la répétition continue de certaines composantes
sémantiques et, d'autre part, sur la manière dont un texte est pour ainsi
dire généré par un nombre limité d'axes sémantiques (que Greimas conçoit
toujours en termes d'oppositions fondamentales). A cet égard, c'est surtout
la notion d'isotopie qui s'impose à l'attention. Les isotopies, qui indiquent
la répétition de certains éléments sémantiques ou grammaticaux, sont une
condition nécessaire non seulement à la cohérence d'un texte mais aussi et
surtout à l'établissement du sens même à l'intérieur d'un texte ou d'un
fragment textuel. De la même façon, la notion d'isotopie est très utile pour
rendre compte de certains phénomènes stylistiques comme la métaphore, le
calembour ou l'ambivalence, que Greimas analyse en termes d'interaction
isotopique et de poly-isotopies.
Dans son article "Sémantique", publié dans le premier volume de
Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage (Greimas
& Courtès 1979), Greimas a précisé lui-même ce qu'il entend par
signification et théorie du sens. La sémantique, pour lui, doit répondre à
"trois conditions importantes au moins". Elle doit être tout
d'abord générative et être conçue "sous la forme d'investissements
progressifs du contenu". A côté de cela, elle ne peut pas se limiter au
niveau purement taxinomique des significations lexicales juxtaposées, mais
aborder également la dimension syntagmatique. Enfin, elle doit être générale,
c'est-à-dire qu'elle ne peut pas se réduire au niveau d'un corpus spécifique,
fût-il aussi large que le langage naturel, mais qu'elle doit offrir la
possibilité d'analyser une grande variété de systèmes sémiotiques. Cette
triple caractérisation montre bien quelle est la nature profonde du projet
structuraliste greimassien. Greimas croit foncièrement en la construction
algorithmique (cf. la dimension générative) de la sémantique/sémiotique, qui
s'appuie entre autres sur la différenciation hiérarchique de plusieurs niveaux.
Corollairement, il insiste non moins sur les ambitions universelles de la
théorie dont le caractère général dépasse toujours la spécificité de
certaines situations et de certains médias. Il va sans dire qu'une telle
démarche laisse entièrement de côté les facteurs contextuels et subjectifs.
Le succès et la popularité de la sémiotique greimassienne auprès des
théoriciens de la littérature et de la culture sont le produit direct de ces
hypothèses fondamentales (l'impact de cette théorie sémiotique a été telle
qu'on n'a pas tardé à parler d'une "Ecole de Paris"). L'étude
résolument scientifique des processus de signification ne pouvait pas ne pas
fasciner les chercheurs en littérature, déçus par la critique impressionniste
toujours en vigueur dans les universités des années 60 où les notions de
"paraphrase" et d' "évaluation" subjective tenaient
souvent lieu de seul outil méthodologique. C'est avec une telle approche
normative et idiosyncratique que la sémiotique de Greimas a permis de rompre.
En effet, ce que vise le projet de Greimas est l'exploration de structures
autrement plus générales. De plus, Greimas semblait pouvoir garantir
l'objectivité scientifique des analyses, qui devenaient par là vérifiables et
généralisables. La formalisation à laquelle Greimas va vite recourir (et
qu'il emprunte en partie à la linguistique de Chomsky, mais aussi à la
phonologie et à la logique), est généralement considérée comme un grand atout
de son système. Elle va permettre pendant un certain temps de laisser intact
le rêve de percer finalement "les" caractéristiques essentielles de
"la" littérature. Enfin, force est aussi de constater que dès ses
premières publications Greimas ne se contente pas de réfléchir à partir
d'exemples fabriqués pour les besoins de l'analyse, mais s'attaque à des
énoncés réels, dont certains lui viennent même de la littérature. Certains
disciples de Greimas se sont d'ailleurs spécialisés dans l'étude des
processus de signification dans les seuls textes littéraires.
Ce glissement progressif d'une théorie sémantique à une démarche
d'inspiration plus sémiotique -où la construction du sens au niveau des
structures linguistiques du mot et de la phrase est élargie à une recherche
sur la composition sémantique d'un texte- est du reste déjà visible dans le développement
même de Sémantique structurale.
Le schéma actantiel
Les derniers chapitres du livre, qui abordent la dimension narrative des
textes, ouvrent encore davantage l'objet de l'analyse. Dans le sillage des
analyses de Propp sur le conte et de Lévi-Strauss sur le mythe, Greimas
essaie de décrire la structure profonde globale des textes narratifs. Dans sa
Morphologie du conte (1928), qui traitait d'un ensemble de contes de
fées russes, Propp avait découvert qu'il était possible de définir le genre
au moyen d'une séquence de 31 "fonctions" successives (les unes
obligatoires, les autres facultatives) et d'un nombre limité de
"dramatis personae". Malgré leurs mille et une différences
apparentes, les contes de fées obéissent bel et bien, à un niveau profond, à
un seul et même schéma de base, qu'il est possible de généraliser jusqu'à une
certaine hauteur. Chez Greimas, les fonctions de Propp subissent une
réduction draconienne à quelques fonctions de base fort abstraites. L'idée
fondamentale est que la plupart des contes peuvent être ramenés à la
structure suivante: "acceptation, respectivement rupture d'un
contrat", le héros s'efforçant ensuite d'accomplir dans le réel l'état
des choses jugé souhaitable. Décrit de manière à la fois plus économique et
plus généralement applicable, le parcours narratif devient la réalisation
d'un contrat qui amène le protagoniste à subir plusieurs épreuves afin de se
montrer digne de son rôle de sujet proprement dit. Parallèlement, le grand
nombre de personnages spécifiques de Propp se voit réduit à trois paires
d'actants fonctionnels-syntactiques. La synthèse de cette approche est donnée
par le célèbre "schéma acantiel", qui s'est imposé bien au-delà des
seuls milieux sémiotiques:
|
destinateur
|
sujet
|
destinataire
|
|
adjuvant
|
objet
|
opposant
|
Le facteur essentiel est l'axe reliant le sujet à l'objet et qui
représente pour Greimas l'axe du désir. La dynamique narrative naît de
l'expérience d'un certain manque et du désir subséquent ressenti par le sjet d'acquérir
un objet de valeur (soit concret, soit abstrait). Le deuxième axe, celui du
destinateur et du destinataire, est celui de la communication. La
plupart du temps, le destinateur est un émetteur qui charge un sujet
d'acquérir un objet pour le remettre ensuite au destinataire approprié. Le
troisième axe est celui du pouvoir et de la lutte. La fonction de
l'adjuvant consiste à aider le sujet dans ses efforts d'acquérir l'objet,
alors que l'opposant a pour tâche de faire obstacle à la réalisation de ce désir.
Bien entendu, le schéma actantiel permet qu'un même "acteur" assume
plusieurs rôles actantiels. Inversement, il arrive aussi que plusieurs
personnages représentent en fait le même actant. Enfin, il est également
possible qu'un acteur change de rôle actantiel au cours du récit, surtout
lorsque l'on a affaire à des structures narratives complexes où plusieurs
trajets narratifs se laissent distinguer.
Le seul fait qu'il soit toujours question de schéma "actantiel"
et de rôles "actantiels", montre bien que Greimas n'opte pas pour
une conception classique du personnage comme "être de papier", mais
pour une approche éminemment fonctionnelle. Les actants sont en quelque sorte
des rôles sémantiques, des fonctions "vides" qui peuvent être
remplies de manière très variée dans le contexte discursif qui est le leur.
Ce n'est qu'au niveau de la composante discursive -qui examine la couche
lexicale et les structures thématiques d'un texte- qu'il devient possible
d'analyser comment les actants se concrétisent en acteurs tangibles munis de
propriétés particulières. L'absence systématique du terme conventionnel de
personnage illustre également la méfiance de Greimas (et de bien d'autres
structuralistes) à l'égard de toute lecture anthropomorphe. En effet, les
actants/acteurs ne pas nécessairement représentés par des personnes
individuelles, mais peuvent prendre la forme d'instances collectives,
fonctionnant en groupe (l'armée, les apôtres), d'animaux (le renard, l'oiseau
d'or), de choses (une baguette magique, des bottes de sept lieues) ou même de
notions abstraites (le vent, l'honneur, l'amour, l'ordre social).
Les publications ultérieures de Greimas ont affiné et précisé le schéma
actantiel. Un premier changement concerne le fait que l'orientation
polémique, ou pour le moins concurrentielle de bien des récits, a rendu
nécessaire l'hypothèse des récits à sujets multiples. De tels sujets peuvent
alors effectuer, en partie ou complètement, soit un parcours parallèle soit
un programme opposé. Surtout dans ce dernier cas, il est parfaitement
possible qu'en raison de leurs intérêts conflictuels ou opposés, les sujets
en question en viennent à se heurter. Afin de décrire adéquatement cette
orientation polémique de nombreux récits, Greimas a également introduit la
possibilité de combiner plusieurs modèles actantiels, ce qui permet par
exemple d'opposer un sujet et un anti-sujet désireux d'acquérir soit le même
objet, soit un anti-objet. Pareil dédoublement ne se limite du reste pas
seulement à la fonction sujet, mais se donne aussi pour les autres rôles, qui
ont tous leur anti-rôle. Dans la logique actantielle, le préfixe anti
n'a pourtant pas de connotations péjoratives en soi.
De plus, Greimas a développé un métalangage spécifique, qui a permis de
décrire avec davantage de précision les actants d'une part et leurs relations
mutuelles d'autre part. Peu à peu, les actants "adjuvant" et
"opposant" ont aussi été relégués à l'arrière-plan, en ce sens
qu'ils ont été redéfinis plutôt comme des aspects projetés de la compétence
du sujet. Dans la version évoluée du schéma, c'est en effet le sujet qui se
taille la part du lion, mais la notion d'actant même se voit théorisée de
manière moins naïve et statique. Ce qui va retenir l'essentiel des efforts de
Greimas, c'est le processus complexe du devenir-sujet.
Malheureusement, Greimas n'a jamais complètement traduit en pratique son
élaboration théorique du schéma actantiel, malgré quelques amorces
dans le Dictionnaire (qui est moins une dictionnaire qu'une
encyclopédie). De même, il n'a jamais poussé à leur terme les changements
d'accents qu'il n'a cessé d'apporter à son schéma. Le lecteur doit donc
parcourir l'œuvre, elle-même un rien fragmentaire et composée de nombreuses
études de cas, en vue d'en faire sa propre synthèse, s'il n'est pas obligé
d'interroger de manière indirecte les réflexions de Greimas même sur les
textes d'autrui. Le recueil Du sens. Essais sémiotiques (1970, 1983)
et le livre Maupassant. La sémiotique du texte (1976), lecture
exemplaire d'une nouvelle de Guy de Maupassant, restent à cet égard des
textes clés.
La séquence narrative
Reprenant une idée d'Anthropologie Structurale (Lévi-Strass 1958),
Greimas pose que tout récit classique est fondé sur une opposition
fondamentale, laquelle peut ou non être résolue au cours de la narration.
Techniquement parlant et dans une lecture de type paradigmatique
(c'est-à-dire globalisante, non temporelle), on peut dès lors décrire la
structure narrative de base comme une homologie d'oppositions. Greimas
lui-même le met ainsi: "(...) l'existence du contrat (de l'ordre établi)
correspond à l'absence du contrat (de l'ordre) comme l'aliénation correspond
à la pleine jouissance des valeurs" (Greimas 1966: 208). La dynamique
fondamentale d'un récit classique résulte donc d'un certain manque (soit
aliénation, soit perturbation), qui fait que l'harmonie (le contrat ou
l'ordre) se voit menacée dans son existence même. Dans une lecture de type syntagmatique
il importe dès lors de décrire l'enchaînement logique et chronologique des
actions à l'aide des opérations et des méchanismes ayant conduit à la
résolution des oppositions articulées. Le point de départ d'une telle analyse
est l'observation que la situation inaugurale et clausulaire d'un récit ou
d'une séquence narrative se reflètent souvent de certaines façons. Au début
du récit le héros s'en va, et à la fin il rentre de ses déambulations. Ou au
début le protagoniste est pauvre et célibataire, pour se retrouver riche et
marié à la fin. Greimas constate en d'autres termes qu'au cours des
événements il s'opère une inversion des contenus de la signification, un
terme initial se métamorphosant en le terme contraire, ou pour le
moins contradictoire (voir infra pour quelques détails sur le
"carré sémiotique"). Aussi les événements peuvent-ils être décrits comme
autant de transformations d'une situation initiale en une situation finale. A
la base de ces transformations se trouve un sujet-opérateur, qui peut ou non
coïncider avec le sujet d'état.
De manière générale, Greimas établit une distinction entre deux types
d'énoncés qui sont à la base de toute structure narrative. D'une part les énoncés
d'état, d'autre part les énoncés de faire. En principe, de tels
énoncés n'apparaissent pas littéralement dans un texte spécifique. Les
énoncés manifestes et les segments narratifs concrets peuvent cependant, être
construits sans trop de difficultés par une lecture un peu théorique, sur le
modèle de l'opposition parfaitement admise en structuralisme entre structure
de surface et structure profonde sous-jacente.
L'énoncé d'état désigne une relation statique entre un sujet (le sujet
d'état) et un objet (qui peut être une propriété ou une compétence) relié à
ce sujet. Comme le montrent des phrases comme: "Il est grand",
"Il possède une cruche pleine d'écus" ou "il vit", cette
relation peut être décrite comme l'attribution d'un prédicat statique à
l'aide du verbe copule "être" (éventuellement aussi le verbe
"avoir"). Il est essentiel de bien se rendre compte que sujet et
objet ne peuvent pas être définis indépendamment l'un de l'autre, comme des
entités autonomes, mais que leur valeur est fonction de leur relation
réciproque. Le sujet est par définition "celui qui veut acquérir
l'objet", alors qu'inversement l'objet peut être défini comme "ce
que le sujet veut acquérir". A l'intérieur de la catégorie actantielle
d'objet, on fait ensuite une distinction supplémentaire entre objets de
valeur concrets (de l'argent, une femme…) d'une part et objets modaux plus
abstraits (l'honneur, la richesse, l'amour, l'identité) d'autre part. Mais il
est important de voir que le sujet de pareils énoncés est un sujet d'état et
non pas un sujet-opérateur proprement dit.
Dans Sémantique structurale, cette relation entre sujet et objet
est nommée "désir". Plus tard, la terminologie greimassienne devient
plus abstraite et parle de "jonction", soit un axe sémantique qu'il
est possible de scinder en conjonction (/\) ou présence versus disjonction
(\/) ou absence. Ainsi Greimas peut-il opposer deux types d'énoncés d'état:
les conjonctions (S /\ O) et les disjonctions (S \/ O). Dans un texte
concret, ces catégories peuvent être manifestées de bien des manières
différentes. Dans le cas d'une disjonction, on peut par exemple penser à une
perte ou à un décès, mais non moins à une renonciation ou à un éloignement
géographique.
Les énoncés de faire par contre désignent un "faire" ou un
"devenir". Leur contenu n'est pas une relation statique, mais un
événement dynamique où s'accomplit une certaine trasnformation, la transition
d'un état initital à un état final. Dans une lecture théorique, ces deux
états, l'initial et le final, peuvent être construits comme deux états
opposés. Et puisqu'il n'existe que deux types de jonction, il n'existe
logiquement que deux types d'énoncés de faire, que la sémiotique greimassienne
nomme respectivement, selon le résultat final obtenu, des
"transformations conjonctives" ou des "transformations
disjonctives". Schématiquement, cette opposition peut être visualisée
comme suit:
transformation conjonctive F(S1)=>[(S2 \/ O)->(S2 /\ O)]
transformation disjonctive F(S1)=>[(S2 /\ O)->(S2 \/ O)]
Comme l'indique telle représentation formalisée, toute transformation a
comme base un sujet-opérateur (S1 dans le schéma), lequel ne doit pas
coïncider forcément avec S2, le sujet d'état. Les deux sujets peuvent bien
sûr coïncider (comme il arrive dans le cas d'une transformation conjonctive
telle que n"conquérir" ou "s'approprier"), mais cela est
tout sauf une nécessité (dans le cas d'une transformation disjonctive comme
"se séparer de" ou "perdre", les deux sujets ne
coïncident pas). Evidemment, les exemples donnés ne représentent pas des
phrases réelles, ce sont au contraire des reformulations théoriques de telle
ou telle situation narrative. Parfois, cette reformation métalinguistique
pose du reste de vrais problèmes. Prenons par exemple la phrase "Il est
fou". Selon l'idéologie du texte, une telle phrase aura tantôt un sens
positif (comme une conjonction S /\ O, O étant ici la folie) et tantôt un
sens négatif (comme une disjonction S \/ O, O étant ici la raison). Il est
parfaitement envisageable que dans tel texte, par exemple d'inspiration
romantique, la folie apparaît comme un objet positif, digne d'être poursuivi,
alors que dans tel autre elle s'avère une maladie horrible à éviter coûte que
coûte.
A l'aide de ces concepts fondamentaux, il devient possible de concevoir
le récit standard comme une séquence de quatre phases (chacune d'elles
comprenant plusieurs sous-programmes narratifs), qui s'enchaînent de manière
plutôt chronologique et qui de toutes façons se présupposent logiquement
l'une l'autre.
La phase cruciale est évidemment celle où intervient le sujet-opérateur
pour réaliser la transformation visée (soit conjonction, soit disjonction),
avec ou sans confrontation directe avec l'anti-sujet ou l'opposant: le héros
vainc le dragon, la secrétaire se fait aimer de son patron, l'étudiant
réussit un examen décisif. Greimas parle ici d'une phase de performance ou
d'exécution principale, une phase qu'il circonscrit -au moyen des deux verbes
fondamentaux "faire" et "être"- comme un faire-être,
soit la réalisation effective de l'état de choses souhaité dans la réalité.
Toutefois, une telle action ne devient logiquement possible que dans la
mesure où le sujet s'est préalablement donné pour tâche de chercher l'objet
en question et de l'obtenir, s'il le faut enn usant de force. Avant cette
décision, sujet et objet ne sont en effet pas encore liés l'un à l'autre (ce
qui implique qu'ils n'existent même pas en tant que rôles actantiels!). Cette
initiative du sujet a lieu durant la phase du contrat ou de la manipulation.
A l'intérieur de cette phase de faire-faire, on peut distinguer deux
composantes. D'un côté, il y a le faire-savoir. Le
destinateur-émetteur informe le sujet virtuel -qui ne deviendra un sujet
réalisé que dans la phase de performance, à travers l'acquisition de l'objet-
de la nature comme de la valeur de l'objet recherché. Parfois il fournit
également plus d'informations sur les missions à exécuter et sur les dangers
qu'elles impliquent. De l'autre côté, mais parallèlement, il y a aussi le faire-vouloir,
soit la tentative du destinateur -qui peut se réclamer de son pouvoir,
promettre une récompense, recourir aux menaces…- de pousser le sujet virtuel
à accepter le contrat. Bien entendu il est pensable aussi que le sujet se
décide à agir sans l'intervention d'un tiers. Il fonctionne alors comme son
propre destinateur.
Afin de remplir heureusement le contrat, il ne suffit pas que le sujet
ait une connaissance initiale de sa mission. Encore et surtout faut-il qu'il
dispose des compétences nécessaires à l'exécution de sa tâche. L'acquisition
de ces savoirs et compétences a lieu durant la phase de compétence, la phase
de l'être-faire qui prépare et rend possible l'action proprement dite.
Au cours de cette phrase, le sujet acquiert un certain nombre d'objets modaux
qui doivent l'aider durant sa quête et son épreuve centrale. D'abord le devoir
et le vouloir, soit les modalités qui le font comprendre l'importance
de sa mission, et ensuite le pouvoir et le savoir. Tant qu'il
n'a pas acquis ces quatre compétences, le sujet virtuel ne peut pas devenir
sujet actuel. Souvent, la phase de compétence est située géographiquement
dans une zone de transition (un lieu de passage) et elle se termine par
l'acquisition d'un instrument (objet partiel ou adjuvant qui symbolise en
quelque sorte les savoirs et compétences nouvellement acquis).
Le programme narratif se clôt enfin par la phase de sanction ou
d'évaluation. Dans cette phase, le destinateur -rôle généralement absent au cours
du récit de l'épreuve centrale- intervient de nouveau, cette fois-ci pour
juger l'exécution du contrat. Il vérifie par exemple si la mission a été
menée à son terme, si l'objet acquis correspond bien à celui dont on avait
convenu et s'il a bien été remis au destinaire, ou encore si le sujet est
bien celui dont il joue le rôle (car il est des sujets trompeurs, qui ne
peuvent pas être reconnus comme les "vrais" sujets de la séquence
narrative). Au coeur de cette phase se trouve donc l'évaluation de la valeur
de vérité, qui est affaire d'être-être. L'ensemble se termine par la
récompense ou la punition du sujet par le destinateur.
Le schéma suivant résume l'ensemble de la séquence narrative:
|
phase de manipulation
|
phase de compétence
|
phase de performance
|
phase de sanction
|
|
faire-faire
|
être-faire
|
faire-être
|
être-être
|
|
destinateur-émetteur
|
|
|
destinateur-évaluateur
|
|
faire-savoir
faire-vouloir
|
devoir-faire
vouloir-faire pouvoir-faire
savoir-faire
|
faire
|
|
|
sujet (virtuel)
|
sujet (actuel)
|
sujet (réalisé)
|
sujet (reconnu)
|
|
dim. cognitive
|
dim. pragmatique
|
dim. pragmatique
|
dim. cognitive
|
Ce schéma révèle aussi une certaine symétrie entre la maniulation et la
sanction d'une part, qu'il est possible de décrire comme des phases
cognitives et où le destinateur joue un rôle important, et la compétence et
la performance d'autre part, qui relèvent plutôt du faire pragmatique.
Il ne faut pas commettre l'erreur de penser que tout récit ou toute séquence
narrative comportent toujours chacune de ces quatre phases ou que ces quatre
phases se produisent toujours dans cet ordre-là. Il est parfaitement possible
qu'au niveau de la manifestation une ou plusieurs des phases demeurent
absentes. Dans ce cas, c'est à la lecture théorique de les reconstruire. De
la même façon, il est possible qu'en fonction de certaines caractéristiques
du récit ou de certaines conventions génériques, l'une ou l'autre des quatre
phases soit fortement accentuée. L'approfondissement psychologique se fera
bien entendu surtout à travers une élaboration détaillée des phases de
compétence et de manipulation, alors qu'un texte accordant une grande place à
l'action des personnages mettra surtout l'accent sur la phase de performance.
Structure de surface et structure profonde
La théorie greimassienne des processus de signification et de la
narrativité ne se limite pas à l'exposé qu'on vient d'en faire. La composante
narrative de la théorie concerne plus précisément un ensemble de règles qui
gère l'enchaînement des événements d'un récit et examine la fonction
actantielle des personnages qui y jouent un rôle. Au niveau le plus profond,
c'est-à-dire le plus général, l'approche greimassienne permet une réduction
plus poussé qui aboutit à une structure élémentaire de la signification, à un
jeu de quelques oppositions fondamentales générant la dynamique narrative
tout entière. Voici quelques exemples de telles oppositions fondamentales
(dont l'idée, typiquement structuraliste, se donnait déjà clairement à lire
dans les études de Lévi-Strauss): nature versus culture, individu versus
société, vie versus mort, être versus paraître… Greimas articule ces
oppositions au moyen de la théorie du carré sémiotique, qui module les
oppositions classiques en distinguant entre les termes et leurs équivalents
contradictoires, ce qui permet de les inscrire à l'intérieur d'une structure
à quatre termes. L'opposition vie/mort, par exemple, se présente dès lors
ainsi:
|
vie
|
|
mort
|
|
|
X
|
|
|
non-mort
|
|
non-vie
|
Un tel carré sémiotique peut être lu de manière statique mais aussi de
manière dynamique. Dans le premier cas il articule les oppositions
élémentaires qui structurent un texte. Dans le second cas, on s'interroge sur
la manière dont la signification se déplace via les axes verticaux et
diagonaux du schéma. Ce sont en effet ces opérations-là qui fondent la
dynamique narrative spécifique d'un texte. Elles ouvrent l'opposition binaire
rigide, non pas seulement par la substitution de quatre catégories aux deux
pôles contraires, mais aussi et surtout parce que les processus de
transformation deviennent maintenant elles-mêmes analysables. Dans l'exemple
précité, le passage de "vie" à "non-vie" peut ainsi être
considéré comme un processus de dégradation que l'on peut lire, selon bien
sûr les particularités du texte analysé, comme une maladie grave, une usure
mécanique ou un arbre perdant ses feuilles.
Dit autrement, il ne suffit pas de faire déboucher l'analyse sur les
niveaux les plus profonds de la production du sens, c'est-à-dire sur le
niveau du carré sémiotique. une analyse sémantique pleinement satisfaisante
doit pouvoir analyser non moins la trajectoire inverse, qui conduit du niveau
de sens le plus abstrait à l'encodage concret d'un texte. Les schémas se
muent alors en structures discursives (qui comprennent entre autres le
recours à toutes sortes d'isotopies), les actants abstraits se transforment
en des acteurs quasiment individuels. En ce sens, la théorie de Greimas est
clairement structuraliste: l'analyse d'un signe y présuppose invariablement
l'existence de plusieurs niveaux d'analyse hiérarchiquement interdépendants.
Bibliographie
Algirdas Julien GREIMAS (1966). Sémantique structurale. Paris: Larousse.
Claude LEVI-STRAUSS (1958). Anthropologie structurale. Paris: Plon.
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